Disney et ses fans contre la chronologie des médias français – Libération

Le studio menace de ne pas sortir le deuxième volet de « Black Panther » dans les cinémas français, poursuivant son lobbying contre la chronologie des médias. Catastrophés, les fans mangent dans la main du mastodonte américain.

A un moment de l’histoire où le débat semble sêtre défait de tout ce qui l’encombrait (nuance, recol) pour se calquer sur la dynamique more lisible et efficace de la competition sportive (équipe 1, équipe 2, un seul gagnant et si vous êtes au centre c’est que vous êtes un traître ou un jean-foutre), le public préfère souvent se ranger du côté du plus fort. Ou tout du moins de celui qui lui apporte ce qu’il désire : le plaisir sans délai. Dernier exemple de cette grande défaite collective, la grogne d’une frange trépignante de spectateurs contre la chronologie des médias française, qui risque de compromettre la sortie en salle, sur notre territoire, du très attendu Panthère noire : Wakanda pour toujours. C’est du moins ainsi que Disney se plaît à le presenter, durcissant l’entreprise de chantage déjà produite cet été : le studio américain annonçait alors ne pas sortir son film d’animation de noël Avalonia, l’étrange voyage dans les cinémas français, en signe de protestation contre une réglementation qualifique d'”inéquitable, contraignante et inadaptée aux attentes de nos publics ». La même menace est aujourd’hui brandie pour le deuxième volet de Panthère noiredont le premier opus avait amassé 1,3 milliard de dollars dans le monde.

Se bâfrer de superproductions

Le combat est rendu particulier sordide par le fait que le secteur de l’exploitation française a enregistré cet été les chiffres de fréquence les plus catastrophiques depuis trois decennie: la survie économique des salles, vidéos d’une partie de leur public depuis la pandémie, semble plus que jamais suspendue aux sorties lucratives des majors américaines. Mais bizarrement, les méthodes de Disney, en situation de quasi-monopole du box-office, sont jugées légites par les consommateurs les plus aliénés. Mordant à l’hameçon, ils s’empressent de prendre la défense du caïd de la cour de récré. Et s’indigne contre la législation méchante française qui porte atteinte à leur droit inaliénable de se bâfrer de superproductions au rythme que Disney jugera souhaible pour ses intérêts de gros lobby.

Cerise sur la débâcle, une vidéo calamiteuse de Brut est venue s’emparer du sujet sous une forme didactique qui, non contente de jouer la carte de l’infantilisation avec une mise en scène de bobine TikTok, élude aussi quelques-unes des parties les plus importantes du dossier. Voir répandre des contre-vérités démagos – contrairement à ce qu’on y entend, d’autres pays que la France dispose d’une chronologie des médias, et tut récemment en mars 2022, l’Italie décidait d’instaurer une fenêtre de quatre -vingt-dix jours d’exclusivité des films en salles avant leur mise en ligne.

L’impérialisme culturel américain

Bref rappel, épinglé au-dessus de la table de nuit des journalistes cinéma : la chronologie des médias organise les délais de diffusion des films entre différents supports (salles, télé, DVD, plateformes) en fonction de leur niveau de contribution au modèle français . janvier 2022, la dernière réforme permet depuis ainsi à Canal+ de diffuser les films six mois après leur sortie en salle ; quinze mois pour Netflix, entraînent de nouvelles obligations de financement de la création française et européenne ; et dix-sept mois par défaut pour le reste des plateformes par abonnement, comme Disney, qui n’ont pas désiré passer d’engagements avec la profession, et sont de fait libres de revenir sur leur décision. Loin d’être attribués arbitrairement, les places les plus favorables sont celles des gros contributeurs ayant joué le jeu des accords interprofessionnels.

Cette architecture réglementaire est au cœur du modèle qui permet de défendre et de protéger la création indépendante, les personnes qui la font vivre, mais aussi le droit du public à bénéficier d’une offre abondante et diversifiée. Pas franchement le problème de Disney, qui ne voit pas pourquoi ses propres productions devraient assister plus d’un avant d’être fourni aux abonnés français de sa plateforme Disney+. Mickey semble déterminé à montrer que l’impérialisme culturel américain n’est pas une lune reposée dans les années 1980, et bénéficie d’un levier de pression qui n’existait pas dans de telles proportions auparavant, particulièrement avantageux (voiture totalement “gratuit”) : moins de ventilateurs.

Le fan est devenu voix majoritaire

Il y a une semaine, le journaliste américain Sean Burns écrivait sur le site Films de la Côte-Nord une critique de Greffier IIIdernier volet de la franchise entamée en 1994 par Kevin Smith sur deux ratés travaillant comme caissiers dans une superette et passant l’essentiel de leurs journées à concevoir sur le sexe et Guerres des étoiles. Le problème de Greffier III, souligne Burns, c’est qu’il exploite le filon des deux premiers films, à une époque où les rapports se sont totalement inversés. En 1994, débattre pendant des heures de films dont le cœur de cible était (et reste) les gamins de 8 ans avaient un charme tordu et joyeusement puéril. En 2022, c’est un sujet aussi courant, saturé et potentiellement toxique que les débats sur le foot ou les bagnoles.

De petite chose excentrique œuvrant dans les marges, le fan est devenu voix majoritaire. On l’écoute hurler sur les réseaux sociaux, lui obéit docilement et écrit des films sur mesure pour lui. Ainsi participe-t-il maintenant avec entrain aux coups de pression et prises d’otages des grands studios comme Disney, trop contenu de faire maintenant est partie du camp qui gagne. Danse le meilleur des mondesAldous Huxley décrivait la dictature parfaite comme « un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude ». CQFD ?

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