La genèse tendue de la série de Salto sur les massacres de l’Ordre du Temple solaire

C’est un mystère qui perdure depuis bientôt trente ans. Les massacres de la secte l’Ordre du Temple solaire, survenus entre 1994 et 1997, en France, en Suisse etc Canada, ont fait 74 morts. Si le terme de « suicides collectifs » est systématiquement attaché à cette affaire, il n’en demeure pas moins que plusieurs des victimes rappelées ont été assassinées.

Pourquoi? La question se pose toujours à l’issue de La sectemini-série documentaire en quatre épisodes mise en ligne ce vendredi sur Saut périlleux. « L’intérêt de ce genre d’histoire est d’essayer de comprendre le commentaire en est arrivé là. Nous avons axé la narration sur l’emprise des gurus sur les adeptes afin de montrer les mécanismes à l’œuvre », explique le réalisateur Bruno Joucla à 20 minutes.

C’est la première fois que ce dernier se frotte à l’écriture sérielle. Le projet lui a été confié par Matthieu Belghiti de What’s Up Films, qui a produit Soupçons pour Canal+ en 2004 et Le Quatrième Procès pour Netflix en 2020, deux séries documentaires emblématiques du genre porteur qu’est le vrai crime.

Compétition doublée

Le sujet parle particulièrement au producteur. « Enfant, j’allais en vacances dans le Vercors, [où treize adultes et trois enfants ont été immolés en 1995], cela avait été un choc pour moi comme pour toute la société à l’époque. Une personne de mon entourage proche a aussi été concoctée à un mouvement sectaire », explique-t-il. “Et puis il n’y a pas tant de faits divers propices à un déploiement sur plusieurs épisodes”, concède-t-il.

D’ailleurs, quand il a lancé son projet il y a quatre ans, il n’a pas tardé à apprendre que deux autres boîtes de développaient leurs propres séries documentaires sur le sujet : Imagissime pour TMC – Temple solaire, l’enquête impossible a été diffusé en juin – et Yuzu Productions – avec Fraternités prévu début 2023 sur Canal +.

“C’est très handicapant dans le sens où les personnes concernées par cette histoire se sont retrouvées à être appelées par plusieurs sociétés de production, réalisateurs et enquêteurs… et ne comprenaient pas cet engouement soudain”, déplore Bruno Joucla.

« J’ai hésité à dire aux autres boîtes de prod : “Ça suffit !” »

« Je pensais que ce serait facile de recueillir des témoignages étant donné que trente ans ont passé. Mais ce ne fut pas le cas car il y a encore quelque chose de très honteux et tabou dans le fait d’avoir fait partie d’une secte. Cela a été un très long travail pour convaincre nos interlocuteurs », affirme Matthieu Belghiti. Il ajoute : « Sur une catégorie refusée d’avoir une forme d’exclusivité sur nos témoins, ce qui n’est pas obligatoirement le cas des autres [Alain Vuarnet, fils et frère de deux victimes ne s’exprimera que dans Fraternités, par exemple]. Ça nous a posé un problème. J’avoue que plusieurs fois j’ai hésité à appeler les autres boîtes de prod pour leur dire “Ça suffit !” Ce ne sont pas des pratiques qui me semblent normales. Même aux Etats-Unis, on ne nous a jamais demandé ça. »

Juste avant de signer son contrat, un journaliste suisse spécialisé dans l’Ordre du Temple solaire s’est ravi et est allé à la concurrence – en l’occurrence le projet de TMC. What’s Up Films s’est rabattu sur une de ses homologues. « On ne regrette pas, grâce à elle, on a pu convaincu la police suisse d’ouvrir des dossiers qu’elle n’avait encore jamais montré », applaudit le producteur qui souligne avoir mis ainsi mis la main sur des vidéos et enregistrer des audios inedits .

Des archives inédites

« Jo Di Mambro [l’un des fondateurs du Temple solaire], à la fin de sa vie, était un peu parano. Il enregistrait beaucoup, les conversations téléphoniques notamment. Je ne sais pas si c’était pour construire quelque chose pour lui ou afin de laisser des traces. On ne le saura jamais. »

Bruno Joucla a dû faire le tri parmi une centaine d’heures d’archives. « Beaucoup étaient en incompréhensibles, de nombreuses séquences concernaient les rituels, racontaient le réalisateur. Comme nous avons, dès le départ, fait le choix de ne pas ajouter de commentaires, tout tient sur les témoignages. Quand un adepte parle de ce qu’il vivait à l’intérieur de la secte, il fallait trouver, parmi les images disponibles, ce qui fournissait du sens. »

« Accepter l’irrationnel »

Les entretiens avec les anciens adeptes, journalistes et enquêteurs ont duré chacun entre quatre et six heures. « Evidemment, on ne peut pas tout raconter, assume Bruno Joucla. J’ai dû par exemple faire l’impasse sur les mariages cosmiques où Di Mambro séparait les couples et le remariait avec de nouveaux partenaires. Je n’étais pas à la recherche d’un scoop. Cette histoire a été plein de fois traitée mais, la plupart du temps, sous l’angle rationnel. Nous, on a fait un pas de côté en acceptant le côté irrationnel. Cela permet d’entrer beaucoup mieux dans la logique des adeptes. Ils ont été extrêmement stigmatisés quand l’affaire est sortie. A l’époque, on n’a pas essayé de comprendre ce qu’ils avaient vécu. »

Au-delà de simplement braquer un projecteur sur des faits survenus avant le nouveau millénaire, producteur et réalisateur poursuivant un objectif commun : faire entrer en résonance les faits d’hier avec notre temps. « On retrouve la peur, l’angoisse, la disparition d’un certain monde, la recherche du bien-être. Les phénomènes sectaires sont différents mais ils n’ont pas disparu », a déclaré le premier ministre. Le second dit quant à lui avoir voulu ouvrir « quelques pistes de réflexion sur les mécanismes qui font écho avec le complotisme : parfois, on s’aveugle par nos croyances. »

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