“La vaccination anti-HPV au Maroc va prévenir les lésions précancéreuses du col de l’utérus” [Interview]

En 2008 déjà, vous souteniez une thèse sur le papillomavirus humain (HPV) et le cancer du col de l’utérus au Maroc. Quel état des lieux avez-vous habillé ?

Ma thèse “Prévention du cancer du col de l’utérus : intérêts des analyses morphologiques et moléculaires” a été sotentue en février 2008, à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’Université Mohammed V à Rabat, en collaboration avec le professeur, également mon père, Mohammed El Alaoui Belabbas, de l’Institut national d’oncologie (INO), ainsi que le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN). Il s’agit de l’une des premières thèses de spécialité en gynécologie-obstétrique qui aborde notamment le typage des HPV au Maroc. Une des idées parmi d’autres était de connaître quels types de virus circulaient dans notre pays.

Les résultats avaient montré que, comme dans beaucoup de pays, il existait au Maroc une prédominance de la circulation des virus HPV 16 et 18, dits oncogènes, qui provoquaient l’apparition de lésions cancéreuses et précancéreuses. Bien sûr, nous avons également recherché les autres types de HPV, notamment les 31 et 35, entre autres oncogènes, que nous avons retrouvés en circulation. Autre résultat marquant, la présence de lésions dysplasiques du col utérin chez les jeunes filles âgées de 18 à 18 ans, avec une moyenne de 2 ou 3 sur 1 000.

On sait que ce cancer se déclare après presque dix ans d’évolution dans le corps humain. Autrement dit, il existe des jeunes femmes et des filles qui contractent le virus HPV vers 12-13 ans au Maroc. C’est une raison de plus pour désigner une prévention primaire à un âge précoce, aussi bien chez les filles que les garçons, qui transmettent le papillomavirus par voie sexuelle.

Nous avons par ailleurs détecté quelques cas de cancer du col de l’utérus sans entraîner une infection à HPV, ce qui interpelle sur d’autres infections du col et du vagin. Cela donne également de l’importance à d’autres outils de détection primaires, notamment le frottis du cou avec les différentes techniques utilisées, ou l’inspection visuelle après application d’acide acétique et/ou de lugol (IVA), qui permet de visualiser le col grâce aux colorations. Plus facile d’accès, cette option est recommandée par la Fondation Lalla Salma de lutte contre le cancer. Un autre outil qui garde toute son importance est également la colposcopie.

Dr.  Moulay Abderrahmane Belabbas, gynécologue-obstétricienDr. Moulay Abderrahmane Belabbas, gynécologue-obstétricien

Dans le temps déjà, votre thèse a bien souligné l’importance de la prévention précoce, y compris grâce à la vaccination qui était encore plus limitée qu’aujourd’hui. Que pensez-vous de la décision récente du ministère de la tutelle d’initiation une campagne priorisant les filles de 11 ans et plus ?

Ma thèse a en effet démontré l’importance de la vaccination anti-PVH au Maroc, dans un contexte national et mondial où l’accès au vaccin était encore limité, avec peu de données de terrain. Aujourd’hui, ce vaccin se développe depuis une vingtaine d’années, mais son budget a été coupé jusqu’à là fait partie de l’une des raisons pour les séquences qu’il a été peu utilisé, notamment dans notre pays. Je pense que la décision du ministère de tutelle constitue une mesure révolutionnaire.

C’est une initiative qui a été attendue depuis longtemps. Je salue les efforts du ministre de la Santé ainsi que du gouvernement marocain, sous les directives royales, de l’avoir enfin actée. Sans aucun doute, cette mesure permet d’appuyer sur la mise en place d’une stratégie efficace contre le cancer du col de l’utérus, notamment via l’instauration d’une vaccination marocaine anti-HVP. C’est une avancie majeure dans la lutte contre la maladie.

Pensez-vous que votre travail a contributio, 14 ans plus tard, à apporter une pierre à l’édifice de la lutte contre une maladie qui constitue l’un des premiers factoreurs de mortalité chez les femmes cancéreuses ?

Mon travail n’est pas le seul à avoir servi de probabilité, parmi plusieurs autres contributions, pour élaborer une stratégie nationale, ou du moins à réfléchir à la question, sur la base de données et d’analyses scientifiques et médicales. C’est un travail qui n’est pas que personnel, puisqu’il a été mené en parallèle avec le CNESTEN, au niveau permis on peut retrouver beaucoup de recherches sur le HVP, qui relèvent plutôt de la biochimie et de la biologie moléculaire.

Il y a un travail national qui a été effectué au sujet des virus HPV au Maroc, par différentes compétences dans notre pays. Je pense que le mien a été plus orienté vers le dépistage des états précancéreux du col, avec une méthodologie de médecin, qui s’ouvre en même temps aux autres analyses. Pour cela, je suis très fier et heureux d’avoir pu être chapeauté à la fois par des scientifiques, des biologistes moléculaires, ainsi que par mes maîtres en médecine.

Dans d’autres pays, la vaccination a concerné aussi les garçons, ce qui a permis également d’éradiquer le cancer du col de l’utérus, comme en Australie. Pensez-vous que la stratégie nationale gagnerait à ne pas se limiter aux jeunes filles ?

Oui, c’est logique, par le fait qu’on parle ici d’une infection sexuellement transmissible. Il est important que les filles se préoccupent de la prévention précoce, au même titre que les garçons.

Je dois rappeler que lorsqu’on contracte le HPV, celui-ci se met à avoir une éventuelle conséquence sur l’organisme qu’au bout de dix ans. C’est pour cela que la prévention s’effectue idéalement au tout début de la puberté. Cela prépare le corps humain, une fois l’âge adulte, à ne pas être sans défense face à un virus qui se transmet souvent lors de toutes les premières années d’activité sexuelle. Il y a toujours cette marge de dix ans sur laquelle il est important d’agir. Dans d’autres pays, l’âge de la vaccination a même été avancé à 9 ans. Autant dire que plus tôt on s’y prend, le mieux c’est pour nos prochaines générations.

Pourquoi le vaccin anti-HPV a jusque-là été peu utilisateur au Maroc ?

C’est un ensemble de facteurs dont, entre autres, le prix de ce vaccin, sa disponibilité, ou parfois simplement l’accès à l’information et à la sensibilisation. Il existe un manque de campagnes de dépistage aussi contre le cancer du col de l’utérus, sachant que ces initiatives ont considérablement porté leurs fruits. La mobilisation des médias est importante, dans ce processus, ainsi que l’organisation efficace au niveau de l’État, qui sait réussir durablement les opérations de lutte contre les maladies, comme nous l’avons connu dans les années 1980 et 1990. différentes stratégies nationales de vaccination, mais pas que.

Nous connaissons aussi l’efficacité des pouvoirs publics à avoir réussi les efforts de généralisation de la contraception, sur cette même période, avec des opérations de promotion qui sont passées notamment par les écrits et télévisés. C’est dire que la communication reste un élément central de toute initiative de prévention et de sensibilisation, sans oublier bien sûr le facteur du prix du vaccin et l’accessibilité aux services.

Nous sommes contents qu’une fabrication marocaine du vaccin anti-HPV soit annoncée, en collaboration avec les laboratoires chinois, pour rendre cette formule moins coûteuse pour les ménages et pour le pays. Cela va certainement démocratiser cette forme de prévention.

Pensez-vous particulier que l’accès à l’information sur le VPH et le cancer du col de l’utérus concerne certaines couches sociales plus que d’autres ?

Il faut savoir que le manque d’information sur le VPH et le cancer du col de l’utérus est transversal au Maroc. Cette méconnaissance concerne toutes les populations, abstraction faite du niveau d’instruction, de connaissance, d’accès à une certaine qualité de soins ou de la catégorie socioprofessionnelle.

Bien entendu, on peut être plus informateur lorsqu’on a des outils et des notions sur l’importance du progrès médical. Mais dans ma pratique, j’ai rencontré des cas de patientes qui, malgré leur niveau d’instruction, n’échappent pas au virus en développant même des stades très avancés du cancer du col de l’utérus.

Comment réussir à sensibiliser les parents dans ce cas, alors que beaucoup peinent à intégrer l’idée que la santé sexuelle est une question importante dans l’éducation des enfants ?

Tout d’abord, il faut rappeler incessamment aux parents que la maladie se déclare près de dix ans après l’infection, en cas de non-vaccination. On ne vaccine donc pas des enfants, et notamment des filles, parce qu’elles seraient sexuellement actives à l’insu des parents, mais pour les outiller et les prémunires, en cas de contraction du virus au début de leur âge d’activité sexuelle , de façon à ne pas développer des formes graves et des cancers mortels, à la vingtaine ou à la trentaine de leur vie.

C’est donc une prévention dix ans à l’avance et cela justifie entière, du point de vue médical et pédagogique, de s’y prendre à 11 ans. Ce n’est pas une incitation, mais une sensibilisation. Il y a les peurs, les tabous et les traditions, mais il faut se rendre à l’évidence qu’il y a aussi les réalités de la société marocaine qui nous rattrapent tous. Pour pratiquer en sexologie clinique, je peux vous dire que la sexualité au Maroc échappe clairement au contrôle parental.

Les adolescents et les jeunes adultes explorent nécessairement leur sexualité, d’une manière ou d’une autre, d’où il est encore plus important de les préparer, en limitant les risques directs sur leur santé. C’est tout l’intérêt d’ailleurs de l’éducation sexuelle, qui n’est pas non plus une incitation, mais une démarche pédagogique de santé et de prévention, exactement comme cela s’est fait contre le VIH et les maladies hépatiques .

Malgré les réticences qui peuvent encore s’exprimer, il est primordial de prendre conscience que le cancer du col de l’utérus tue et peut avoir des conséquences pires que le rapport sexuel en lui-même, dans la vie d’une personne. J’en vois les conséquences malheureuses sur le terrain, en tant que praticien. L’opportunité de la vaccination est ouverte maintenant, ce qui est un argument fort pour pousser les uns et les autres à protéger leurs enfants contre les futures infections sexuellement transmissibles. En termes d’équilibre des risques, l’adhésion de tous doit se faire en tenant compte ces facteurs-là.

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