un marché florissant en attente d’une réglementation

Le covoiturage at-il sa place parmi les options de mobilité au Maroc ? Boosté par la flambée des prix du carburant, ce mode de transport participatif séduit de plus en plus, en l’absence d’une réglementation qui viendrait encadrer l’activité et protéger les covoitureurs.

Le covoiturage se fraye, petit à petit, un chemin dans les habitudes des Marocains qui optent pour ce dispositif de mobilité pour des raisons économiques avant tout engagement écologique. Pratique et abordable, cette solution de mobilité se décline en deux pratiques. Tout d’abord, le covoiturage informel qui se fait de façon beaucoup plus naturel et spontanée. Le conducteur partage ainsi son trajet quotidien avec ses proches ou collèges d’un accord commun, à l’étoile de Youssef, technicien en informatique : « Nous sommes trois collèges à se partager, depuis le début de l’année, les frais mensuels de notre trajet quotidien. Nous avons réussi à établir une routine en ce qui concerne l’ordre du ramassage, mais on n’est pas à l’abri de quelques minutes de retard avec les fameux bouchons casablancais. Cette solution convient à tout le monde pour des raisons financières et organisationnelles, et permet également de renforcer nos privilèges. Nous sommes devenus une famille», nous confie-t-il. Si certains ont définitivement adopté cette solution, vertueuse pour le porte-monnaie et les relations sociales, d’autres peinent à sauter le pas ou à maintenir un rythme régulier et finissent par opt pour l’autosolisme qui est une véritable dispute urbaine et écologique.

« Pip Pip Yalah », une application promouvant la culture du covoiturage
Pour les voyages longues distances, le covoiturage formel est monnaie courante avec l’émergence de nombreux groupes sur les réseaux sociaux partageant quotidiennement des propositions et demandes de trajets, mais aussi grâce aux plateformes de covoiturage, parmi les séquences « Pip Pip Yalah ». La startup a démarré son activité en 2015 via un groupe Facebook. Le succès est au rendez-vous poussant les fondateurs à créer une application mobile, en 2019, afin d’améliorer l’expérience client et démocratiser cette solution de déplacement. « Voyager confortablement, avec des personnes de confiance, et au prix le plus bas ! », tel est le slogan arboré par « Pip Pip Yalah ». Une étau qui rejoint la vision de son fondateur : « Notre objectif est de mettre en relation des passagers et conducteurs qui voyageaient vers la même destination tout en partageant les frais. Les prémisses du service datent de mes études, une période durant laquelle j’ai rencontré des problèmes de mobilité. J’ai ainsi, dans un premier temps, créé un groupe sur Facebook qui compte aujourd’hui plus de 400 000 membres. Cette initiative a permis de faire découvrir ce mode de transport à de nombreuses personnes qui ne connaissaient pas le covoiturage », explique Hicham Zouaoui.

Une alternative prise par les jeunes marocains
Le covoiturage se déploie sous sa forme digitale grâce aux différentes plateformes citées offrant ainsi une visibilité, en temps réel, sur les différentes offres de trajets que l’on peut réserver en seulement quelques clics ou via un message. Cette accessibilité numérique trouve particulier écho auprès des jeunes. «Une grande partie de nos chefs d’orchestre sont des jeunes actifs, âgés de 23 à 35 ans. Côté passagers, il s’agit souvent d’étudiants, âgés de 18 à 25 ans. Ces derniers basculent dans la catégorie conducteur après leur entrée dans la vie active et l’acquisition d’un véhicule. À noter que sur les 200 000 utilisateurs de l’application 30 % sont des femmes contre 70 % d’hommes », détaille le fondateur de l’application.
Effectuant souvent des trajets hebdomadaires, Karim, 29 ans, trouve parfaitement son compte dans cette alternative aux transports en commun : « Travaillant à Tanger, je rentre, chaque week-end, à Casablanca pour voir mes parents. La nature de mon travail fait que, à tout moment, je peux avoir une réunion ou un imprévu qui pourrait me faire louper le TGV. Pour éviter de stresser et de perdre de l’argent, j’ai adhéré à un groupe Facebook dédié au covoiturage et qui permet d’organiser mes voyages à ma guise. J’étais un adepte des applications de covoiturage que je n’utilise plus, car je n’ai pas confiance quant à la protection des données bancaires des utilisateurs. En temps normal, le billet TGV Tanger-Casablanca me coûte au moins 224 DH, alors que le même trajet, en covoiturage, me coûte 100 DH. L’aller-retour me coûte donc moins cher que l’aller simple, ce qui est une bonne chose pour moi. Cependant, certains chefs d’orchestre n’ont pas compris le concept de partage des frais. Certains calculent le tarif des passagers de telle sorte que la recette couvre la totalité des frais, notamment les leurs», explique-t-il.

Quid du cadre légal ?
Le covoiturage provoque un certain nombre d’interrogations quant à son cadre légal en l’absence de loi dédiée. Interrogé à ce sujet, Hicham Zouaoui estime que « l’innovation et la technologie ont toujours été en avance par rapport à la réglementation. Aujourd’hui, il y a un vide juridique et rien ne réglemente le covoiturage. Autrement dit, rien ne l’interdit et rien ne le légalise, contrairement aux VTC (voitures de transport avec chauffeur) qui profitent d’un texte de loi pour encadrer l’activité. Actuellement, nous sommes en discussion avec le Ministère des Transports et de la Logistique. Une feuille de route est en cours de préparation. Nous n’avons aucune visibilité sur l’avancement des choses, mais nous sommes sur la bonne voie», a-t-il ajouté.
Pour rappel, la programmation d’une étude portée par le ministère des Transports a été évoquée l’année dernière. Prévue pour 2022, elle aurait pour visée de benchmarker le marché du covoiturage afin d’instaurer un cadre réglementaire adéquat. À terme, cette analyse permettra au service spécialisé d’orienter la gestion de la redevance, afin de conserver la dimension participative, tout en servant de base à l’élaboration de textes réglementaires pour garantir la sécurité des passagers.
De son côté, maître Jalal Hakimi affirme que l’exercice de cette activité n’est pas sans conséquences : « Il y a un vide juridique et il n’existe aucune protection juridique, ni pour le conducteur ni pour le passager. De surcroît, si pour une raison ou une autre, le conducteur se fait contrôler sur la route, il peut être accusé de transport illégal de personnes. En se référant à l’article 24 du Dahir n° 1-63-260, on ne peut constater que cette activité est considérée comme un délit», explique l’avocat au barreau de Casablanca.

La bonne volonté n’exclut pas les risques
En attendant des mesures concrètes, les fondateurs de l’application « Pip Pip Yalah » ont respecté leurs propres règles afin de contrer les dérapages et de protéger leurs utilisateurs. « Nous interdisons aux conducteurs de dépasser un certain montant pour rester dans l’esprit de cotisation et non pas de gain. Aussi, nous avons mis en place un système de vérification d’identité, sans oublier les avis en ligne, pour que chaque personne puisse choisir son passer ou son conducteur en fonction du retour sur les expériences des autres utilisateurs. Si les remarques sont relatives à la sécurité, la personne est tout naturellement bannie du service», précise le PDG de l’application.
Malgré les efforts et la bonne volonté des protagonistes de cette activité émergente au Maroc, maître Jalal reste intransigeant : « L’entreprise ou la personne doit disposer d’un agrément, il est également question de permis de confiance et de carte professionnelle, d’ assurance spéciale couvrant l’ensemble des risques. Le secteur du transport au Maroc a besoin d’une révision afin d’actualiser les lois et les réglementations en prenant en considération les avancées technologiques et l’émergence de nouvelles pratiques de mobilité. Il est nécessaire d’établir de nouvelles lois pour encadrer l’ensemble des activités de protection des citoyens».

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